← Retour au journal

Lecture offerte 04 · Prologue et Chapitre I

Les soifs invisibles · Le poids des regards

Manuscrit maître français

Extrait de La Rumeur et la Grâce · Récit inspiré de Jean 4:1–42.

Repère de lecture

Le texte ci-dessous relève de la fiction biblique. Les personnages, les noms et les détails imaginés ne doivent pas être confondus avec les faits explicitement rapportés par le récit biblique.

Prologue

Les soifs invisibles

Il existe des soifs que l’eau ne peut apaiser.

Elles ne brûlent pas la gorge ni ne dessèchent les lèvres. Elles habitent des régions plus secrètes, là où les mots descendent rarement.

La soif d’être reconnu sans être jugé.

La soif d’avoir encore une place parmi les autres.

La soif de croire que le passé n’a pas prononcé le dernier mot.

Ces manques demeurent souvent invisibles.

La faim se lit sur un visage. La maladie affaiblit le corps. La pauvreté laisse ses traces sur les vêtements, les murs et les mains. Mais qui peut mesurer la solitude d’une personne entourée de visages familiers ? Qui entend le silence intérieur de celui ou de celle qui ne se sent plus attendu nulle part ?

Depuis longtemps, la femme de Sychar vivait avec une soif de cette nature.

Chaque matin, le village reprenait son souffle. Les portes s’ouvraient, les animaux étaient conduits dehors, les premières conversations montaient dans les rues encore fraîches. La vie commune recommençait, ordinaire, bruyante, presque rassurante pour ceux qui y trouvaient naturellement leur place.

Elle, cependant, avait appris à avancer en marge de cette agitation.

Elle connaissait les rues, les maisons et les visages. Elle aurait pu reconnaître certaines voix avant même d’apercevoir ceux qui parlaient.

Et pourtant, elle s’y sentait parfois comme une visiteuse tolérée.

Son histoire circulait plus librement que sa propre parole. Les habitants ne connaissaient que des fragments de sa vie, mais les fragments suffisent souvent à ceux qui veulent bâtir une certitude.

On rassemble quelques faits.

On y ajoute des suppositions.

Puis l’on finit par croire que l’on connaît une personne entière.

Ainsi naissent les réputations. Elles grandissent dans les silences jusqu'à devenir une vérité que presque personne ne songe plus à remettre en question.

Au début, elle avait résisté.

Elle avait pu marcher la tête haute, répondre aux regards ou feindre de ne rien entendre. Mais les blessures répétées possèdent une force lente. Elles ne brisent pas toujours une personne d’un seul coup. Elles lui apprennent plutôt à se retirer par petites étapes.

On évite d’abord une conversation.

Puis une maison.

Puis une heure de la journée.

À la fin, on organise toute son existence autour de la nécessité de ne plus être atteint.

La solitude devient alors une protection. Elle paraît plus sûre que l’espérance.

Il faut croire qu’un regard ne contiendra pas de mépris, qu’une parole ne cachera pas une condamnation, qu’une présence ne finira pas par devenir une nouvelle absence.

Certains êtres préfèrent donc ne plus rien demander.

Ils poursuivent leur route avec une dignité discrète, accomplissant les tâches ordinaires, préparant le repas du soir, portant l’eau, refermant leur porte lorsque la lumière décline.

Aux yeux du monde, leur vie continue.

Mais quelque chose en eux s’est arrêté.

La femme de Sychar connaissait les gestes de cette survie.

Elle pouvait traverser une rue sans croiser les regards, attendre que les autres soient partis. Mais comment pouvait-elle garder pour elle les questions qui revenaient dans la nuit?

Elle réalisait que la religion ne protégeait pas toujours les êtres blessés.

Depuis son enfance, elle avait entendu les récits des patriarches. Elle connaissait la montagne où son peuple adorait, les prières transmises par les anciens et l’attente du Libérateur promis.

Avec les années, Dieu lui semblait de plus en plus lointain.

Non parce qu’elle avait cessé de croire entièrement, mais parce que la foi des autres lui renvoyait peut-être sans cesse l’image de ce qu’elle n’était plus. Les paroles sacrées semblaient appartenir aux familles honorables, aux vies ordonnées, à ceux qui pouvaient se tenir devant Dieu sans baisser les yeux.

Elle continuait à prier.

Quelques mots seulement.

Une pensée inachevée avant le sommeil.

Un appel trop discret pour que quiconque puisse l’entendre.

Car l’âme humaine peut apprendre à vivre avec beaucoup de choses.

Elle peut s’habituer au manque, à l’éloignement et même à certaines formes de mépris.

Mais elle ne cesse jamais tout à fait de désirer la miséricorde.

Ce jour-là, le soleil montait sur les collines de Samarie.

Les routes blanchissaient déjà sous la lumière. Les voyageurs cherchaient l’ombre lorsqu’ils le pouvaient. Près de Sychar, le vieux puits de Jacob attendait dans le silence, semblable à lui-même depuis des générations.

Rien ne laissait encore prévoir qu’une histoire allait s’y ouvrir.

Il n’y aurait ni foule ni cérémonie ni signe spectaculaire.

Seul un homme fatigué par la marche.

Une femme portant une cruche.

Un peu d’eau au fond d’un puits profond.

Et quelques paroles échangées à une heure où presque personne ne venait.

La femme croyait se rendre au puits pour accomplir une tâche ordinaire.

Elle ignorait qu’une autre soif l’y avait précédée.

Une soif longtemps enfouie sous les habitudes, la prudence et les années de silence.

La soif de découvrir qu’elle pouvait encore être vue.

Non comme une rumeur.

Non comme un passé.

Mais comme une âme vivante.

Chapitre I

Le poids des regards

Sychar s'éveillait avant le soleil.

Aux premières lueurs du jour les portes s'ouvraient déjà une à une. On entendait le frottement des balais sur la pierre, le bêlement impatient des chèvres, les appels des marchands préparant leurs étals. Une odeur de pain chaud se mêlait à celle de la terre encore fraîche de la nuit.

Puis venaient les femmes.

Leurs cruches posées sur l'épaule ou contre la hanche, elles prenaient ensemble le chemin du puits. Les nouvelles de la veille circulaient avant même que le soleil n'apparaisse tout à fait. On parlait d'une naissance, d'une récolte prometteuse, d'un enfant malade, d'un mariage prochain. Dans un village comme Sychar, les journées commençaient souvent par des paroles échangées autour de l'eau.

La femme connaissait parfaitement ce rituel.

Autrefois, elle y avait pris part.

Elle se souvenait du bruit des pas sur le chemin, des éclats de rire qui montaient parfois au-dessus des conversations, des plaisanteries qui rendaient plus légère la corvée quotidienne. Il lui arrivait même de chercher en vain le visage de celle qu'elle avait été, comme on tente de reconnaître une silhouette effacée dans un vieux souvenir.

À quel moment tout avait-il changé ?

Elle n'aurait su le dire.

Les grandes ruptures sont rarement annoncées. Elles avancent discrètement, presque à pas feutrés. Une parole qui blesse. Une absence qui dure. Une promesse qui s'effondre. Puis un jour, on découvre que les autres ne vous regardent plus tout à fait de la même manière.

Au début, elle avait voulu croire que rien n'était perdu.

Elle continuait de venir au puits avec les autres femmes. Elle répondait aux salutations, participait aux conversations, s'efforçait d'ignorer les silences qui tombaient parfois lorsqu'elle approchait.

Puis les silences étaient devenus plus éloquents que les paroles.

Une confidence s'interrompait.

Deux femmes échangeaient un regard.

Une autre se tournait vers quelqu'un d'autre avant qu'elle n'ait fini de parler.

Personne ne l'insultait.

Personne ne demandait son départ.

Il n'en était pas besoin.

Le jugement possède souvent une politesse qui le rend plus difficile encore à supporter.

Peu à peu, elle avait changé ses habitudes.

Elle venait un peu plus tard.

Puis beaucoup plus tard.

Enfin, elle avait choisi l'heure où presque personne ne quittait sa maison.

Ce choix ne visait plus seulement à éviter les autres.

Il lui permettait de préserver ce qu'il lui restait d'elle-même.

Car certaines fatigues demeurent invisibles.

La fatigue de mesurer chaque regard.

La fatigue de deviner chaque silence.

La fatigue d'entrer quelque part en se demandant si l'on y est encore attendu.

Cette lassitude finit par habiter le corps tout entier.

Sans s'en rendre compte, ses pas étaient devenus plus courts.

Les yeux regardaient le sol.

Elle apprend à une personne à occuper le moins d'espace possible.

Les habitants de Sychar connaissaient son histoire.

Du moins, ils croyaient la connaître.

Dans les villages, les vies deviennent vite des récits que chacun complète selon son imagination. Quelques faits suffisent ; le reste est fourni par les suppositions, jusqu'à ce que l'ensemble prenne l'apparence d'une vérité.

Avec le temps, son nom s'était effacé derrière ce que l'on disait d'elle.

Elle n'était plus seulement une femme.

Elle était devenue une réputation.

Et lorsqu'un être humain devient une réputation, les autres cessent peu à peu de le rencontrer. Ils ne voient plus devant eux une personne, mais l'idée qu'ils s'en sont fabriquée.

Parfois, au cœur de la nuit, elle cherchait à retrouver le fil de sa propre histoire.

Elle revoyait des visages.

Des départs.

Des promesses.

Des saisons de bonheur trop brèves pour avoir laissé une trace durable.

Elle ne savait plus très bien où s'arrêtaient ses propres erreurs et où commençaient celles des autres.

Pourtant, une question revenait souvent.

Non pas : Pourquoi cela m'est-il arrivé ?

Mais

Qui serais-je devenue si ma vie avait pris un autre chemin ?

La religion, autrefois, lui avait offert un langage pour espérer.

À présent, elle n'y trouvait plus qu'un rappel de ce qu'elle croyait avoir perdu.

Elle connaissait les récits des anciens, les prières de son peuple, les promesses faites à Israël. Mais ces paroles semblaient appartenir à ceux dont la vie était restée intacte.

Les siennes retombaient souvent avant d'avoir atteint le ciel.

Alors elle avait appris à ne plus attendre.

À vivre un jour après l'autre.

À accomplir les gestes nécessaires.

À porter sa cruche.

À rentrer chez elle.

À refermer la porte.

Il lui semblait parfois que la solitude était devenue la seule terre où personne ne pouvait plus l'atteindre.

Elle ignorait qu'au même moment, quelque part sur les chemins poussiéreux qui descendaient vers la Samarie, un voyageur avançait lentement vers Sychar.

Lui aussi portait la fatigue de la route.

Dans quelques heures, leurs chemins se croiseraient.

Elle venait pour puiser de l'eau.

Lui venait chercher une personne.

Pour demeurer dans le récit

Une méditation après la lecture

Avant la rencontre au puits, il y a une femme déjà façonnée par les regards, les silences et la réputation. Le chapitre ne réduit pas son identité à ses erreurs ni à ce que le village raconte. Il nous apprend à reconnaître la personne encore vivante derrière l’histoire que les autres ont figée.

Questions de réflexion

  1. Comment les regards des autres finissent-ils par modifier la manière dont elle habite le village?
  2. À quel moment une réputation commence-t-elle à remplacer une personne?
  3. Quelle soif invisible ce début de récit vous invite-t-il à reconnaître?

Après le prologue et ce chapitre

Souhaitez-vous poursuivre le livre?

Demandez l’édition complète par courriel. FleuveVie vous répondra personnellement avec le lien de téléchargement.

Demander le livre complet