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Lecture offerte 05 · Prologue et Chapitre 10

Le pays que je n’ai jamais vraiment quitté · Qu’est-ce que « chez soi » ?

Manuscrit maître français

Extrait de Vivre entre deux mondes · Récit autobiographique et essai sur l’appartenance.

Repère de lecture

Le texte ci-dessous est un récit de mémoire et de réflexion. Il s’appuie sur l’expérience et les souvenirs de l’auteur; il ne prétend ni constituer une autobiographie exhaustive ni représenter toutes les expériences migratoires.

Prologue

Le pays que je n’ai jamais vraiment quitté

Je suis parti jeune.

À ce moment-là, le projet paraissait simple : quelques années d’études, une formation, peut-être un peu de travail, puis le retour. On part pour revenir. Cette conviction ne demandait presque aucune explication. Le pays de l’enfance demeurait le centre ; l’ailleurs serait une étape.

Je ne savais pas encore qu’un séjour peut devenir une vie. Je ne savais pas non plus qu’un pays peut continuer à nous habiter longtemps après que nous avons cessé de l’habiter.

Après environ cinq années, je fis un voyage de reconnaissance. Je retrouvai des visages, des voix, des rues, des habitudes. Je pensais encore que d’autres retours suivraient. Je ne savais pas que ce voyage resterait le dernier.

Près de soixante années ont passé. J’ai vécu beaucoup plus longtemps ailleurs que dans le pays de mes jeunes années. J’y ai étudié, travaillé, enseigné. J’y ai construit un foyer. Mes enfants y ont grandi. Ma manière de comprendre l’éducation, les relations humaines et la foi elle-même a évolué. J’ai appris une autre langue jusqu’à pouvoir penser sans toujours traduire.

Et pourtant, la durée ne règle pas à elle seule la question de l’appartenance.

Le premier monde demeure dans une langue, une manière de comprendre la famille, le respect, l’école et la foi. Il demeure dans certains goûts, certaines expressions, certains silences. Il suffit parfois d’une odeur de café, d’un morceau de pain, du souvenir d’un coq au matin, d’une rue familière ou de montagnes descendant vers la mer pour qu’il redevienne proche.

Je me suis longtemps demandé ce que signifie vivre entre deux mondes. J’ai d’abord pensé qu’il s’agissait simplement de deux pays. Avec les années, j’ai compris que les frontières étaient plus nombreuses : langues, cultures, systèmes éducatifs, rapports à l’autorité, manières de vivre la famille, environnements religieux, interprétations différentes à l’intérieur même de la foi chrétienne.

Mais je me méfie maintenant du chiffre deux. Une vie ne se divise pas proprement en deux moitiés. Les mondes se rencontrent, se mélangent, se heurtent, se corrigent, s’enrichissent et se transforment.

Je ne suis plus certain qu’il faille choisir.

Ce livre n’est donc pas seulement le récit d’un départ. Il cherche à comprendre ce qui arrive lorsqu’une personne entre dans un autre monde assez longtemps pour en être transformée. Que garde-t-on ? Que perd-on ? Que choisit-on ? Que reçoit-on ? Que transmet-on ? Et que devient, après tant d’années, le mot chez soi ?

Je n’avais aucune de ces questions lorsque je suis parti.

J’avais une valise.

Un projet.

Et la conviction tranquille que je reviendrais.

Je croyais quitter mon monde pour quelques années.

Je ne savais pas encore que je l’emportais avec moi.

Chapitre 10

Qu’est-ce que « chez soi » ?

Autrefois, la réponse à la question « Où est chez vous ? » aurait été simple.

Chez moi était le pays de l’enfance.

Puis les années ont compliqué la réponse.

Est-ce un lieu ? Une maison ? Un pays ? Une langue ? Une famille ? Des souvenirs ? Des habitudes ? Les personnes qui nous connaissent ?

Le premier pays possède le commencement. C’est là que j’ai appris mes premiers mots, la famille, l’autorité, l’école, la prière, la peur et l’espérance. Il possède mes premières évidences.

Le second possède la plus grande partie de ma vie adulte : études, diplômes, profession, évolution de ma philosophie éducative, transformations religieuses, foyer, enfants, responsabilités, vieillissement.

Ici est aussi devenu chez moi.

Les mots eux-mêmes révèlent l’hésitation : ici, là-bas, au pays, chez nous, chez moi. La géographie intérieure ne correspond plus parfaitement à la carte.

Il existe aussi un chez-soi de la mémoire auquel aucun voyage ne peut réellement ramener. Le pays de mon enfance n’existe plus exactement sous la forme que je conserve en moi, parce que le temps ne revient pas en arrière.

Cette constatation oblige à se méfier de la nostalgie. Il est facile d’idéaliser le pays dont on est loin et de ne voir que les défauts de celui dans lequel on vit.

Mon premier monde n’était pas parfait. Le second ne l’est pas davantage.

Avec les années, le pays d’accueil devint familier au point que le corps savait quoi faire sans y penser. Chez soi est aussi, peut-être, le lieu où l’on ne doit plus traduire chaque geste.

Les enfants déplacèrent encore la réponse. Ce qui aurait été mon retour aurait pu devenir leur départ.

Chez soi peut aussi être une personne, une famille, une table, un réseau de relations.

Je ne me considère donc pas comme deux moitiés. Les cultures se sont rencontrées, corrigées, parfois opposées, souvent enrichies.

Dans le premier monde, j’étais connu avant d’avoir choisi qui je serais. Dans le second, j’ai dû construire davantage mon identité. Être connu donne des racines. Pouvoir se construire donne une liberté.

Après tant d’années, je ne peux plus répondre à la question de chez soi par un seul territoire.

Je ne suis pas simplement entre deux mondes.

Je porte deux mondes.

Et vivre a consisté, peu à peu, à apprendre à les laisser marcher côte à côte en moi.

Pour demeurer dans le récit

Une méditation après la lecture

Chez soi n’est pas toujours un point unique sur une carte. Avec le temps, un pays garde le commencement tandis qu’un autre reçoit la vie adulte, la famille et le travail. Ce chapitre invite à accueillir cette géographie intérieure sans la réduire à un choix impossible : l’appartenance peut devenir assez vaste pour laisser plusieurs mondes marcher côte à côte.

Questions de réflexion

  1. Quels lieux, langues, personnes ou souvenirs donnent aujourd’hui un sens au mot « chez soi » ?
  2. Que vous a donné le monde de vos commencements, et qu’avez-vous reçu des mondes rencontrés ensuite ?
  3. Comment transmettre des racines sans imposer la direction des branches ?

Après le prologue et ce chapitre

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